20.03.2012
Poésie : Edmundo TORREJON
Voici un poème extrait du prochain ouvrage de l'écrivain et poète bolivien Edmundo TORREJON.
ADRESSE A TON BLASON (x)
ADRESSE À TON BLASON
À Sergio Bernardo
Fils,
Lorsque vers l’orbe
S’élance ta trajectoire
Et que tu sors de cette oasis,
Coins d’esprit et de feu,
Mot d’ordre véhément
Que j’ai intaillé dans la tablette de ton destin :
Avant tout, sois libre !
Ignore toute loi
Qui voudrait t’ancrer
À la petitesse de qui que ce soit.
Trouve toujours, homme de haute lignée,
Découvre dans la rivière subtile du désespoir
L’aurore de ta propre paix,
Saisis, en elle, ta vérité !
La dureté de la roche est perpétuelle
Jusqu’à ce que le génie de l’homme
Ne façonne ses soubassements.
Oppose toujours le cours
Des tes pas discrets
À l’ineptie éternelle
Des chuchotis prudents.
Sers-toi des mots
En brandissant la Croix :
Le dogme et les rites
Ne sont que contingences,
Le sable au fond de l’océan.
Trouve ta consolation
Sur le pupitre où se fait
Le profond labeur des sens
Et tu verras arriver le temps
Où tu deviendras gardien des bannières.
Inscris en toi l’âpre réalité
Tout en te rappelant sans cesse
Qu’en dépit des axiomes
Et des théorèmes des sophistes,
Il y aura toujours du blé
Pour que les glaneurs en puissent profiter,
Il y aura toujours des enfants pour boire
À l’éternité d’un sein.
Et lorsque le pain quotidien
Se transformera en mystère
Pour les multitudes,
Et qu’il sera, au contraire, pour certains
Un simple phénomène
Superficiel et absurde,
Remercie, en vrai homme,
D’avoir été convié
À la table rustique des délaissés.
Domine l’homme factice,
Demeure ouverte à tous vents,
Agrestes successions de signes intérieurs,
Et tes semailles t’apporteront
Le fruit sempiternel
De la parole totale.
Lorsque le tarot du triomphe
Cherchera à t’interroger,
Attrape sa cabale dans tes filets
Et mets-la sous le sceau de la Bible
De l’humble labeur.
Fuis hors des limites
Absurdes et insatiables,
Peut-être le péché
Capital de l’homme
A-t-il été
De poser une limite à son pain et à ses besaces.
Attrape les desseins
Que portent les mélodies du vent,
Le vent qui n’est jamais pareil,
Le vent qui n’est pas même semblable à lui-même,
Et ne marque jamais le même jour sur aucun calendrier.
Et lorsque le temps ne sera
Qu’à peine un arpège
De ventres en puissance,
Demande aux ceps
La vie,
Le chant fragile,
Le pas substantiel
L’union des bras !
Acclame le syllabaire
De la lettre bien écrite,
Fais éclater les dimensions fondamentales
Dans la mer d’un chant
Qui justifie l’homme.
Et lorsque, à la fin des temps,
Tu trouveras le Graal,
Acmé de l’idéal,
Nulle mélodie
N’aura le pouvoir de contenir
La force de tes voix intérieures.
Edmundo Torrejón Jurado**
Paris, juin 1986
Adapté en français par Athanase Vantchev de Thracy
Texte relu par Marc Galan
* Premier Prix du Concours latino-américain de Poésie, fondation Givré, Buenos Aires,
Argentine (1989)
* Grand Prix International Solenzara de Poésie, Paris, France 1989)
TERTULIA A TU BLASÓN (x)
Para Sergio Bernardo
Hijo
cuando al orbe
eche a andar tu cause
y zarpes de éste oasis:
-Espigones de espíritu y de fuego-,
vehemente raciocinio
que esculpí en tu sino:
¡Sé ante todo libre!
Ignora todo código
que pretenda anclarte
a la pequeñez de nadie.
Encuentra aún, gentil,
en el río sutil de las desesperanzas
la aurora de tu paz
y siempre tus verdades.
(El temple de la roca es inmortal
hasta que el hombre-genio
modela sus estirpes)
Objeta siempre el cause
de los discretos pasos
y la ineptitud eterna
de los susurros cautos.
Esgrime las palabras
con la Cruz de frente;
el dogma y el ritual
son sólo circunstancias:
¡La arena del océano!...
Encuentra tu solaz
sobre el pupitre
del profundo quehacer de los sentidos
y heredarás un tiempo
de cobijar banderas.
Registra el agrio cálculo
recordando siempre
que a pesar del axioma
-teorema del sofisma-
habrá perpetuo trigo
espigando sus dones
y habrá niños bebiendo
la eternidad de un pecho.
Y cuando el sordo pan
se transmigre en misterio
para las muchedumbres
y para algunos sea
tal vez un simple acaso
superficial y absurdo,
agradece varón
por ser un convidado
¡en la rústica mesa de los desamparados!.
Habita el hombre-artífice
-mansiones sin frontera-
-agreste sucesión de signos interiores-
y tu siembra traerá
el fruto sempiterno
de la palabra plena.
Cuando el tarot del triunfo
pretenda interrogarte,
pesca la cábala en tus redes
y séllala en la Biblia
del labrar sencillo.
Huye de los límites
absurdos, insaciables;
tal vez fue el pecado
capital del hombre
poner límite a su pan y sus alforjas.
Atrapa los designios
en las arias del viento
que nunca es igual
ni siquiera a sí mismo
ni marca el mismo día en ningún calendario.
Y cuando el tiempo sea
apenas un arpegio
de vientres en potencia,
reclama de las vides:
la vida,
el canto frágil,
el paso substancial,
¡La alianza de los brazos!...
Aclama el silabario
de la letra estricta
y estalla tu crucial envergadura
en el mar de algún canto
que justifique el hombre.
Y cuando al final del tiempo
encuentres el Grial,
la vera del ideal:
¡Ninguna melodía
habrá de sofrenar
tus voces interiores!...
París, junio de 1986
Edmundo Torrejón Jurado
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x) Primer Premio, Concurso Latinoamericano de Poesía
“Fundación Givré”.
Buenos Aires (Argentina) (1989)
x) Premio “Solenzara de Poesía 2011”
París - Francia
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17.03.2012
Aube, la saga de l'Europe, 244
INSERT, 1
En ces jours où Kleworegs et les siens, enrichis d’un butin divin, chevauchaient, sereins, par steppes et bois, la planète vivait une de ses heures les plus calmes. Würm, la dernière glaciation, était finie depuis des siècles. Passé le danger d'un retour offensif du froid et des glaces, de nouvelles terres s'offraient à mesure du réchauffement imperceptible et harmonieux du globe. Elles seraient à ceux assez hardis pour rejeter l'atavique frayeur qui les retenait d'y pénétrer.
La vie de la Terre, qu’elle veille ou sommeille, est à sa mesure. Après un temps de changements – le renne s'éloignant, fuyant la chaleur, des rives du Danube où il paissait vers les plaines arctiques, les derniers mammouths et rhinocéros laineux agonisant et disparaissant à jamais –, elle était retournée à sa routine endormie. Glaciation et redoux n'avaient laissé d'autres vestiges, de nombreuses espèces triomphantes, que des légendes. Certaines contaient qu'on retrouvait parfois, enchâssées dans la glace comme l'araignée dans la pierre-soleil, des créatures plus grandes que les chariots ou les huttes. Mais c'était des légendes et nul, sauf quelques enfants crédules et des vieilles édentées et gâteuses, n'y accordait crédit. Dans le sommeil ou l'âge extrême, des humains à la raison engourdie avaient engendré des monstres. Qui allait penser qu'en resurgissait la mémoire enfouie ?
Sur cette terre dormant d'un calme apparent, après avoir sacrifié quelques hôtes majestueux, moins que pucerons à son échelle, la vie continuait. À des lunes de chevauchée, sur un sol ignoré, elle crachait son trop-plein de puissance en un immense et sombre panache. Son feu embrasait et noircissait le ciel, occultant soleil et étoiles... Plus près d'Aryana, mais non moins à l'insu des siens, la même force secouait un archipel à l'orient. Là, quelques îlots, rongés par les flammes souterraines, s'enfonçaient, avec lenteur ou violence au gré de la colère des profondeurs, sous des eaux d'une couleur immuable.
Nul témoin n'en rendrait compte. Les flots formaient encore une barrière infranchissable. Quant au mont grondant sur le sol lointain, peut-être quelques lointains parents des Muets le sentaient-ils trembler, mais une terreur sacrée les en avait, depuis longtemps, détournés. Tous, lâches comme héros, avaient fui ou fuiraient bientôt ses abords pour les douces plaines du midi. Ils s'y établiraient et oublieraient à jamais le tonnerre de la terre. Personne ne le verrait exploser en blocs énormes et infimes poussières.
De ces cataclysmes – moins que friselis à la surface du globe – à frapper d'effroi le plus endurci, d'innombrables existences, en ces temps et ceux à venir, allaient dépendre. Et le destin d'Aryana en serait tout changé.
Ce mouvement représentait une seconde pour la Terre, un jour pour l'humanité, un an pour les peuples.
Pour les simples mortels, une vie.
Pour quelques héros, sans qu'ils n'en sachent rien, l'occasion d'enfanter l'histoire.
FIN DU LIVRE I
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16.03.2012
Aube, la saga de l'Europe, 243
Kleworegs et Pewortor étaient aux portes du palais du roi. Il les recevrait dans la salle du conseil, où il trônait au milieu de ceux qui l’avaient élu. Ce matin, il était seul (pas depuis longtemps, à leur idée) pour les accueillir et les récompenser. Usant d’un des seuls pouvoirs discrétionnaires dont il disposait, il offrirait au petit roi guerrier mille bovins et une terre à conquérir... Plus peut-être.
(« Si ses bestiaux sont tous comme ceux que nous avons vus en traversant la première couronne de pâtis, il ne sera pas déçu ! » ) Pewortor n’était pas exempt de jalousie. À côté de son chef, il obtiendrait bien peu… De belles paroles, pas des dons de prix... Il se contenterait d’un beau petit troupeau. Les puissants ne remercient jamais à la hauteur d’un service, mais de qui l’a rendu.
Ils pénétrèrent dans le palais qui fleurait le vieux chêne. On leur dit de patienter. Un rideau s’écarta. On les pria d’entrer. Ils avancèrent. Ils se retrouvèrent en présence du roi. C’était un gros homme adipeux, couturé de partout, chevelure gris-blond en queue de cheval rassemblée au sommet du crâne, barbe frisottée. Cette étrange synthèse pileuse – queue de cheval des tribus du couchant, barbe frisée, ondulée à l’urine de jument, des clans du levant – n’était pas le fruit d’un souci d’unification symbolique. Elle était pure coquetterie. L’effet incident était pourtant obtenu. La plupart y voyaient une profonde intention. S’ils n’avaient su son acharnement à réclamer le miroir pris aux Muets, vu sa complaisance à s’y contempler, ils eussent partagé l’illusion commune.
Il se mira encore un moment dans le flanc de bronze. Il le déposa à côté de lui, se souleva de son siège, leur fit signe d’approcher. Il les étreignit longtemps. Il appela Kleworegs son meilleur noble aux mille bovins. Il exprima à Pewortor sa joie d’avoir un guerrier aussi rusé, aussi fort. Les ambitions respectives étaient comblées. Kleworegs avait pris place dans le cercle restreint des chefs de clans qui pourraient, au fur et à mesure que les nobles du conseil royal mourraient, s’en rapprocher, peut-être y parvenir. Il faudrait pour assouvir cette ambition qu’il devienne d’abord chef de tribu, ensuite que les dieux l’aident en envoyant quelque mal qui en faucherait la moitié. On avait déjà vu pareille hécatombe.
Il s’imagina à la place du gros roi. Si Bhagos le maintenait assez longtemps en vie, il serait un jour sur le siège de chêne sculpté, symbole du plus haut rang d’Aryana... (« À ça près que j’aurai, moi, le vrai pouvoir ! » )
Les ambitions de Pewortor étaient autres. La confirmation de sa fonction guerrière de la bouche même du roi des rois l’avait grisé. Il planait dans une rêverie aussi capiteuse. Ce rêve, toutefois, ne le concernait pas. Il s’appliquait à son fils. Un peu plus de perspicacité lui en eût laissé percevoir l’inanité... En cet instant, toute lucidité, tout jugement, étaient en lui abolis. Son ambition avait une première fois abattu les murs de sa basse extraction. Pourquoi le miracle ne se renouvellerait-il pas ?
Dans l’immédiat, sitôt fini cette entrevue, sa voie était toute tracée. Il irait voir le patriarche des forgerons. Il vérifierait les dires concernant leur état d’esprit. Il réglerait des comptes, qu’il se devait d’apurer, datant du temps de son père. Il prendrait parmi eux le rôle qui lui revenait. Le roi l’interpella... Il avait déjà dû le faire sans qu’il l’entende :
– te le répète : Peux-tu nous en forger d’aussi belles ?
Il brandissait la lame qu’il avait cédée à son envoyé. Le chevaucheur ne la lui avait pas réglée, mais s’en était bien mieux acquitté. Il avait préparé le terrain pour que le roi des rois et les autres chefs à sa suite, s’il appréciait ses glaives, deviennent ses pratiques. Il lui en ferait cadeau. Il n’hésita pas un instant.
– Reg-e, j’en ai apporté de splendides, forgées rien que pour toi et ton conseil !
– Je vais envoyer quelqu’un à ton chariot voir ce qu’elles valent et faire un premier choix. Tu me les apporteras demain, avant midi. Les grands rois arrivent pour notre prochain conseil. Si tes armes sont bonnes, ils en voudront tous.
Pewortor s’inclina, reconnaissant. Il n’en vit rien. Il était déjà revenu à Kleworegs, renfrogné. Quelle audace avait celui qui n’était, malgré tout, que son forgeron, de retenir toute l’attention ! Il l’en moqua.
– Eh bien, Kleworeg, tu t’offusques de ce que je m’intéresse à ton guerrier plus qu’à toi ! ? Ne t’inquiète pas ! Je ne t’ai pas oublié. C’est pour toi que je lui ai posé toutes ces questions. Nos terres deviennent trop étroites. Nos jeunes rêvent de conquérir les vastitudes du couchant. Notre nation a besoin d’un chef neuf à leur tête. Qui d’autre que toi, aimé des dieux, en serait capable ? Accepte, toute cette jeunesse sera ta tribu, à qui nous confierons les meilleures armes et les plus beaux chevaux. Ton guerrier commandera à ceux qui forgeront pour les tiens le bronze conquérant. Me direz-vous oui, ou rentrerez-vous dans votre village, couverts des richesses que nous allons vous donner ?
Le bhlaghmen n’avait pu que ratifier la décision prise pour lui. Eux avaient encore le choix. Il y a peu, ils seraient repartis chez eux, riches à foison, bénis à jamais, plutôt que de se lancer dans une conquête aléatoire, pleine de périls, propre à leur assurer, et à leur lignée, puissance et renom. Comme pour le prêtre, l’idée du bonheur de leurs fils prévalut. Leur ambition l’emporta. Ils emprunteraient la voie inconnue, grande ouverte, de la gloire... Etait-ce leur vraie raison ? Leur rut de pouvoir, avant toute réflexion, avait parlé pour eux.
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15.03.2012
Aube, la saga de l'Europe, 242
... Pour obtenir ce regain et ce surcroît de pouvoir, et diriger à nouveau les destinées plutôt que de se les faire dicter au gré des intérêts et des dons des guerriers, ils s’appuieraient sur lui. Il partait de trop bas pour jamais espérer accéder aux tout premiers rôles (À moins que les dieux ne l’aient destiné au pouvoir suprême, et il valait alors mieux être de son côté), et trop imbu de sa valeur de combattant pour voir que leur plan visait à éroder la croissante puissance des seconde caste. Ils opposèrent le résultat médiocre de la plupart des raids, depuis qu’on les écoutait moins, à l’immense succès de Kleworegs le pieux. Il était le chéri des dieux, l’inconnu pour qui ils priaient quand ils sacrifiaient en l’honneur du plus grand guerrier d’Aryana. Comprenait-il que c’était grâce à toutes leurs supplications que les dieux, ni sourds, ni aveugles, l’avaient favorisé. Jouant les dupes et les benêts, il hochait la tête. Il n’avait que peu de désirs : se battre, plaire aux puissances, s’illustrer à la conquête de ses futures terres. Il l’entreprendrait sans tarder sitôt ner gheslom gwowom. Trop heureux si cela permettait aux dieux d’être adorés, à leurs prêtres d’être honorés, sur les terres qu’ils lui indiqueraient (et c’était celles de son ambition). Il élèverait son fils dans le même esprit...
Leurs yeux brillaient. Il avait gagné dans leurs cœurs. Quoi qu’il fasse, ils n’en démordraient pas de le soutenir. C’était important d’avoir l’appui du premier bhlaghmen, mais il était âgé. Un d’eux le remplacerait un jour. Il le manœuvrerait à son tour. Aucun n’avait deviné sa haine de leurs projets. Sur la route du pouvoir, on ne choisit pas ses alliés. Les circonstances décident.
Il sortit. Un beau soleil, pâle, froid, avait chassé la pluie. Il musa avant de rentrer à la maison des hôtes. Devant, un messager du roi des rois parlait d’armes avec Pewortor. Le marchandage les absorbait. Sa toux sèche et insistante interrompit leur négoce. Le héraut releva la tête. Il le reconnut. Il le pria de le suivre au palais royal avec le guerrier qui avait pris le Joyau et fabriquait de si puissantes lames.
Il ne voyait pas son prêtre. Pewortor le renseigna. Il avait été convoqué par les bhlaghmenes au temple de Dyeus Pater. Seul, des trois associés autour du Joyau, le forgeron n’avait pas attiré leur intérêt. Il n’était qu’un guerrier qui, grâce à son exploit, leur permettrait peut-être de recouvrer leur pouvoir, qu’un chien qui rapporte du gibier : à récompenser, sans excès ; à bien traiter, mais à laisser dehors ou dans un coin où il restera sage. Ces façons ne renforçaient pas sa sympathie, déjà plus que chancelante, à leur égard.
Pewortor ne serait pas leur seul déçu. Son prêtre subissait de leur part une amère nasarde. Autant ils avaient choyé Kleworegs, n’ayant aucune raison de le jalouser ou d’en favoriser un autre, tant il semblait le fantoche idéal, autant ils renâclaient à lui accorder les honneurs qu’il espérait. Malgré ses discrètes (il était dans un temple) protestations, ils refusaient d’en faire le desservant du futur autel du Joyau, en tout cas pas le principal. Le premier bhlaghmen avait des amis à obliger. Il devait respecter les susceptibilités. Si le nouveau venu était désigné à ce poste si convoité, l’admiration envers lui serait empuantie de jalousie. Elle se corromprait et pourrirait vite. La vie lui deviendrait impossible. Il devrait repartir pour ne jamais revenir. Son retour, ou celui de ses enfants, à Kerdarya, se heurterait à la haine vigilante de ceux un instant évincés. Rage au cœur, il consentit à un rôle mal défini d’ambassadeur itinérant du coffret. Enfin, si cela aidait son fils ! Le haut prêtre le rassura. Son sacrifice serait apprécié. Il aurait tous les avantages d’un fils de desservant principal... La fonction de son père les lui garantirait sans que nul n’y redise, sur sa foi jurée. Ce combat d’arrière-garde gagné, il céda sur tout. Pour un prêtre de petit clan, et au regard de son passé, la promotion était inespérée. Et il réalisait son plus cher désir : préparer la voie à sa lignée.
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14.03.2012
Aube, la saga de l'Europe, 241
AMBITIONS
Le regard de connivence avait fait son effet. Depuis, le regs-bhlaghmen n’avait pas perdu une occasion de le louer et d’en vanter les multiples qualités. Ténue au départ, la rumeur de ses qualités de guerrier hors du commun s’était épaissie et enflée, nuée avant la tempête... Et c’était une tempête qu’il allait faire souffler sur Aryana. Kleworegs était ambitieux, mais sans appuis. Leur tacite complicité serait son marchepied vers les sommets.
Son bhlaghmen, dans le temple, avait instruit son supérieur de toutes ses vertus : Kleworegs le respectait et ne décidait rien sans en référer à lui. Il avait doublé les dons qu’offrait son prédécesseur, et avait été salué du beau nom de pieux l’année même de son accession au pouvoir, avant même d’avoir mené son premier raid. Oui, il était de son intérêt de le favoriser au plus haut point... Et si ces vertus ne suffisaient pas, il possédait la plus prisée du prêtre : la faveur de Bhagos. Elle était grande. Il fallait voir combien s’était répandu son renom. Jamais on n’avait été aussi rapide, aussi unanime, à suivre son avis. Il avait pris sa décision. Il n’irait pas se coucher. Il fit venir ceux du collège des grands dieux dans le temple de Dyeus. Il fallait d’urgence examiner son cas et prendre toutes mesures pour le rencontrer avant de décider, ou non, de l’appuyer.
Il argumenta longtemps dans l’obscurité percée de faibles lueurs de torches, forçant leur apathie. Ils étaient tous d’accord avec lui, prêts à profiter de ses initiatives, mais refusaient de s’engager. Qu’il se contente de leur aval ! D’autres lui demandèrent pourquoi Kleworegs avait mérité le nom de pieux. Il leur rapporta les révélations de son prêtre. Ce portrait était plus rêvé que réel. Il en reprit et en accentua tous les traits. Nul ne respectait plus les première caste, leurs visions, leurs appels, leurs décisions. Les dieux saluaient cette piété en le favorisant. Il serait vain d’aller contre leur volonté.
Il sut aussi flatter les avides. Kleworegs était plus intéressé par les beaux combats que par le pouvoir. Ce n’était peut-être pas tout à fait vrai, mais entre la gloire de Thonros et le pouvoir royal, il n’hésiterait pas. Un sanglier nourrit plus que l’ombre d’un urus. Ils discutèrent jusqu’à plus soif. Ils le verraient avant que le roi ne le reçoive pour l’élever au rang de noble aux mille bovins. S’il leur plaisait, ils lui obtiendraient bien plus.
Il désigna des amis pour juger de son état d’esprit. Il lui enverrait un messager à l’aube. Il le prendrait au saut du lit. Il partit se coucher. Bien reposé, il influencerait mieux le roi et emporterait sa décision d’aider plus que de raison le roitelet si pieux – ou de le briser à jamais, si...
À la prime, le messager vint réveiller le héros. Il était déjà levé, et repu. Un vieux rêve lui était revenu. Il avait revu son ancêtre. Son visage se reflétait, au cours de la cérémonie du passage à l’âge d’homme, dans la pierre qui entourait le cou de son chef, une pierre qui était le Joyau. Il ne fit pas attendre ceux qui l’appelaient. Ils étaient, par chance, tout près ; la pluie glacée du matin transperçait la peau.
Au seuil de la maison du bhlaghmen, son escorte l’abandonna. Il entra. Les occupants le saluèrent. Il ne les avait qu’entr’aperçus, la veille, mais en avait senti la puissance et l’ascendant. Proches du plus grand prêtre, premiers sacrificateurs de divinités mineures ou acolytes, ils comptaient à Kerdarya. Il devait s’assurer leur soutien, s’en faire des alliés.
Il n’aurait pu mieux tomber. Influencés comme par osmose par leur chef, ils étaient tout disposés à l’écouter avec faveur s’il abondait dans leur sens. L’idée de son excellence avait, insidieuse, pénétré leur âme. Il n’avait rien à faire, qu’à prendre garde de ne pas leur déplaire. Ce n’était pas au-delà de ses moyens.
Leurs désirs étaient faciles à deviner. Ils le voulaient flagorneur. Il le fut, sans se départir un instant de son orgueil de caste. Ils ne pouvaient rêver mieux. L’un s’absenta pour revenir peu après. Il avait fait son rapport, favorable, en haut lieu. La suite le confirma. Le ton passa à la franche amabilité. Ils étaient fiers d’accueillir le loyal serviteur des dieux qui avait offert à Aryana son nouveau flambeau, réification de son unité et de sa puissance éternelle. Sa découverte, annoncée par eux, venait à point nommé restaurer la piété. Il jura les grands dieux qu’elle n’aurait meilleur défenseur. Ils continuèrent à se confier.
Il se pencha pour mieux les entendre. Ils chantaient les louanges du Joyau. Il était, dans sa blondeur, le signe vivant et tangible de leur prééminence. Ils avaient craint, un instant, de se la voir usurpée à jamais par des guerriers plus retors et ambitieux que vaillants. Ce n’était certes pas son défaut. Il entendait de plus loin. Ces mots n’étouffaient pas le cri de leur cœur. Ils désiraient reprendre toute leur ancienne puissance et la faire sentir sur Aryana et, grâce à lui, au-delà. Un pouvoir qui a vacillé et se retrouve, après l’orage, plus affermi, durcit sa nouvelle vigueur au feu de sa peur passée. Il en savait assez. Il tendit de nouveau l’oreille aux bruits sortant de leurs lèvres.
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11.03.2012
Aube, la saga de l'europe, 240
... Kleworegs le regardait entre ses cils. Il n’en perdit ni un geste, ni une mimique. Il avançait à pas comptés vers l'arche. Comment rétablirait-il la position perdue de sa caste ? Qui dans son sein l'appuierait ? Trop des siens, avides de luxe et de richesses dont on jouit plus que du pouvoir qui oblige à décider, hésiteraient à agir pour le recouvrer... Trop qui n'avaient pas de mots assez durs pour maudire leur déclin mais avaient, parvenus assez haut, oublié soudain leurs griefs et trouvé un plaisir infini à se laisser corrompre. Ils seraient les plus acharnés à soutenir les propositions des rois de guerre les plus généreux, interprétant oracles et augures selon leurs directives et essayant d'influencer le conseil des prêtres en leur faveur. Si cela continuait, ils auraient bientôt perdu toute influence. On ne solliciterait plus leurs avis. Peut-être même les guerriers, les jugeant coûteux et inutiles, décideraient-ils de leur fin. Seuls les plus lucides entrevoyaient ce risque... Encore en savait-il qui, tout en pensant comme lui, acceptaient, par lucre, les compromissions qu'ils dénonçaient.
Ce Joyau pouvait, allié au caractère influençable et au respect des dieux et de leurs prêtres du roi des rois actuel, changer ce destin. Tout dépendrait de ce... Comment, déjà ? ... Kleworegs ! Il devrait son élévation, plus ou moins grande, au Joyau et à l’avis des prêtres. Le comprendrait-il ? Le bhlaghmen chercha son regard, et le croisa.
Kleworegs avait eu l’idée, tant le visage du prêtre disait haut ses désirs, de se composer le masque adéquat. Il lui plut. Leur échange de regards scella leur pacte, plus fort que de sang. Les deux ambitions se prêteraient mutuel appui.
L'échange de connivences, très bref, fut perçu d'eux seuls. Toute l'attention se portait sur la cérémonie. Le bhlaghmen, sans plus sembler se soucier de lui, vint auprès de la pierre. Il fit signe à son aide de descendre et de venir à ses côtés, près du Joyau. Il reprit sa cassette dans la châsse. Il en fit glisser le couvercle et montra au regs bhlaghmen le Signe tant attendu. Le plus haut première caste le saisit. Il l'admira sous toutes ses faces. L'élevant très haut au-dessus de sa tête, il gravit la pente vers la citadelle. Arrivé seul à son sommet, il se retourna. Il le fit jouer dans les rayons du soleil. La bruine baignait Kerdarya. Il aurait pu manquer son effet. La foi suppléa l'éclat de l’astre. Tous furent éblouis par les reflets sur la pierre-lumière. L'ostension terminée, il pénétra dans la citadelle. Les porteurs de l'arche, le prêtre du clan du Cheval ailé, Kleworegs, Pewortor, grimpèrent à leur tour la courte pente, lui emboîtant le pas, vers le temple de Dyeus Pater, hôte provisoire du Signe jusqu'à l'érection de son autel et de son sanctuaire. Les première caste y pénétrèrent, les laissant dehors de part et d'autre de sa porte.
Ils jetèrent un coup d'œil à l'intérieur de la demeure sacrée. Le prêtre-roi disparaissait dans sa pénombre. Le Joyau et sa cassette s'effaçaient à jamais de leur horizon ! Ils le regrettèrent. Il serait honoré ici bien plus qu'il ne l'aurait jamais été dans leur village. Leur récompense pour s'en être emparé et l'avoir amené à ses adorateurs serait grande... Cette idée n'arrivait à noyer ni leur nostalgie, ni leurs regrets. Si encore on leur avait permis de garder l’écrin ! ... Ce piètre succédané eût constitué une preuve de leur inégalable exploit. Que valaient, à côté, leurs souvenirs?
Le prêtre du village revint, mains vides. Le chanceux ! Lui, au moins, resterait auprès du Joyau ! Tous trois s'éloignèrent – laissant leur trésor sous la garde du regs bhlaghmen – de son temple d’accueil. Tête basse, l'impression de ne plus servir à rien, ils allèrent dormir dans leur maison d'hôtes. Leurs compagnons les y attendaient. Ils refusèrent de festoyer et se couchèrent. Ils devaient se reposer avant de rencontrer les chefs de leur nation. Les cérémonies finales se déroulèrent sans eux.
PS : Les 16 et 17 mars, à l'occasion du Salon du Livre de Paris, je serai présent en tant que traducteur de plusieurs recueils d'auteurs brésiliens. Plus de détails demain.
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09.03.2012
Aube, la saga de l'Europe, 239
Les porteurs du Joyau traversèrent, sans rien en voir, le cercle de cultures et de pâturages. Ils arrivèrent au pied de la colline. Sur l'injonction du prêtre de tête, ils firent halte. Il fallait attendre le premier bhlaghmen qui descendrait en prendre possession. La foule s'était regroupée pour se protéger du mauvais temps. Kleworegs, insoucieux de la bruine, s'était avancé. Il guettait son apparition. Il verrait, à son attitude et à sa démarche, si les intuitions du messager s'avéraient. Son attente ne dura guère. Le prêtre suprême descendait, un bandeau blanc autour du front. Il y manquait un très mince liseré rouge. À ce détail près, il ressemblait tout à fait au diadème royal. Kleworegs se l'imagina un instant. Il continua à l’observer. À chacun de ses pas croissait son aura de majesté. De par la tradition, il avait prééminence, pour tout le sacré, sur le guerrier, jadis confiné au rôle de bras armé et d'exécutant de ses décisions. Devait-il en croire ses yeux ? C'était la première fois, depuis des années, qu'il voyait un prêtre aussi sûr de son pouvoir. Cela ne venait pas de sa seule habilitation à recevoir les porteurs du Signe avant le roi, ni même à son droit de parler avant lui et de l'interrompre à son gré. Même ses pouvoirs de déclarer qu'il n'avait plus la confiance des dieux, d'opposer son veto à l'élection d'un guerrier ou de favoriser celle d'un autre jugé plus pieux, ne lui auraient pas donné cette certitude affichée. Sa nature et ses ambitions transparaissaient.
Il avançait, tout à la puissance envolée des siens. Les antiques récits la célébraient. Il y a plus d'années qu'on en saurait compter, quand il n'y avait que des clans avec un seul ancêtre, et un conseil des bhlaghmenes disant la loi, le prêtre-roi possédait le vrai pouvoir. Il disait son mot sur tout, s'occupait de la vie de chacun, avait l’ultime décision. Cela lui était d'autant plus aisé, il pouvait l'imposer avec une autorité d'autant plus forte, que les guerriers, soumis aux aléas du combat, avaient la plus aveugle foi en ceux qui leur promettaient la victoire, assez subtils pour les persuader qu'elle était due aux prières et à la magie... La défaite, elle, n’était que le fruit de l’incapacité à comprendre leurs avis, et à la lâcheté.
Les premières grandes victoires et la perte de leur influence n’y avaient au début rien fait. Les guerriers trouvaient inconvenant, presque impur, et contraire à leur fonction, de se mêler le moins du monde d'autre chose que de guerre, quoique certains donnaient à ce mot un sens des plus large. Ces ambitieux leur avaient fait appuyer leurs projets de conquête. Ils s'étaient prétendu détenteurs de messages divins assez conformes aux désirs des guerriers pour que des prêtres soient contraints d'y acquiescer... Ces fous l'avaient fait sans réticence. Les conquérants, pour faire passer leur usurpation, n'avaient pas été chiches. Peu après, la royauté avait chu entre les mains de ce roitelet du levant acoquiné à ces serviteurs fondeurs de métal. Le pire moment de leur histoire.
Cette profusion d’offrandes, il n’allait pas y renoncer. Le pouvoir, il fallait le retrouver. L’occasion était là. Et l’homme ?
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08.03.2012
Aube, la saga de l'Europe, 238
Le temps de prévenir chacun, le soleil avait couru. Kleworegs et les siens avaient grand faim. Ils n'osaient toucher à leur restant de provisions. Si – facétie habituelle de Bhagos – leurs hôtes surgissaient au moment où ils dévoreraient ? Quelques guerriers allaient se résoudre à grignoter. Cela ne manqua pas. Des prêtres, sortant par la trouée d'où tous désespéraient de les voir paraître, arrivèrent. Les gloutons en furent pour leurs regrets d'avoir trop attendu. Ils s'en consolèrent en admirant la théorie sans fin des première caste. Deux en particulier retinrent leur attention. Ils portaient sur les épaules les manches d'une cage faite d'un bois des plus rares. Ils furent tout fiers de l'identifier. Hors de rares hauts prêtres, nul à Kerdarya n'aurait su reconnaître ce bois, identique à celui de l’écrin, de parfum prenant et d'un beau ton de cuivre. Les hommes à la robe de lin leur en apprirent plus. Au pays des hommes sombres, l'essence, appelée sandala, était très précieuse. Ici, la cage était plus, un objet unique, du moins jusqu'à l'arrivée du coffret. Elle lui servirait de réceptacle. En quelle estime tenait-on, avant même de l'avoir vue, la pierre-soleil ! Cet honneur laissait entrevoir les espérances de ses inventeurs.
Le plus haut de ces prêtres, reconnaissable à sa ceinture, s'approcha. Le prêtre du chef de guerre présenta l’écrin. Le bhlaghmen lui tendit un linge sacré. Il y reçut la cassette et porta, hiératique, son fardeau jusqu'à la châsse. Il l'y déposa avec des soins infinis. Il fit venir un char attelé de chevaux blancs et invita son homologue à y monter. Kleworegs poussa un discret ouf de soulagement. Ils ne seraient pas deux, serrés et mal à l'aise, sur son char de parade. À peine son prêtre installé, tous, sauf lui, roi, et Pewortor qui, pour s'être emparé du Joyau, en étaient dispensés, mirent pied à terre. Un grand cri, repris par les guerriers, s'éleva des rangs des première caste. La procession se mit en route. Le bhlaghmen, tenant les brides des chevaux tirant le prêtre de Kleworegs, marchait en tête. Les porteurs du Joyau le suivaient. Ensuite venaient Kleworegs et Pewortor, sur leurs chars. Marchaient à quelques pas les première caste, puis l’escorte, tenant leurs coursiers par le licol.
Ils passèrent la trouée. Les guerriers de Kerdarya formaient une haie d'honneur jusqu’au bas de la butte. Leur allure en imposait. Une aura de force les entourait... Suffiraient-ils à contenir la foule qui les pressait ? Au-delà de leurs rangs serrés, tous les producteurs, et même des serviteurs, abandonnant champs ou travaux, s'étaient assemblés dans l'enceinte des pâturages et des cultures. Ils les piétinaient à qui pire pire. À peine retenus par la terreur sacrée, meilleure garantie des porteurs du k'rawal (non, le cordon des seconde caste ne serait pas de taille, s'il prenait soudain fantaisie à la foule de se ruer, à faire barrage), ils ne leur laissaient qu'un étroit passage où ils cheminaient à pas lents. Les prêtres s'irritèrent de cette presse, source de péril. Le meneur des chevaux blancs s'arrêta un instant :
– Allons, écartez-vous ! Voudriez-vous nous bousculer et faire tomber la pierre ? Réfléchissez aux conséquences d'un tel sacrilège ! Allez, allez !
Le mot les cingla. Ils obéirent à l'objurgation et reculèrent, au grand dam de tous ceux qui en eurent les orteils écrasés et au grand plaisir des guerriers, au premier rang, angoissés de la pression sur leurs épaules. Les plus audacieux se reprirent vite. Ils protestèrent, acerbes :
– On veut le voir, ce Joyau !
– Pourquoi voulez-vous nous empêcher de le regarder ?
– Tu as du culot de nous accuser de sacrilège ! Nous prends-tu pour des Muets ou de la vermine ?
Devant le début d'émeute, il exigea le silence. Il l'obtint. Son secret était simple. Il criait le plus fort.
– L'ostension du Joyau aura lieu dans le temple de Dyeus Pater. Vous le verrez tous. Retournez à votre travail ! ... Quelle honte, il y a même des serviteurs et des femmes ! Qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce que ça fait ici ? Ils n'ont rien à y faire !
La foule ne songea guère à se disperser. Elle se contenta de chasser, à force bourrades dédiées pour beaucoup à lui, les serviteurs les plus voyants. Ils filèrent doux. Il bruinait. Ils seraient mieux à l'abri. Paysans et artisans continuèrent leur haie d'honneur autour du bijou d'ambre. Découragé, il renonça à apostropher encore la foule massée en avant du cortège. Sa modération, après son coup de colère, eut sa réponse tacite. La masse, renonçant à sa frénétique indiscipline, reflua. Son enthousiasme ne se manifesta plus que par la vigueur des hymnes entonnées en répons aux invocations.
Cette discipline ne régnait qu'en avant du cortège et sur son passage. La foule, sitôt le Joyau et son escorte passés, rompait les rangs pour suivre la théorie des prêtres et de ses inventeurs. Bientôt, ces spectateurs débandés s'y joignirent et les saoulèrent de questions. Impossible de chasser tous ces importuns. La procession, sous la pesée de ceux qui avaient vu le Joyau, de plus en plus nombreux et agités, se transforma en une cohue sans nom, joyeuse et abîmée de dévotion à la fois
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07.03.2012
Aube, la saga de l'Europe, 237
– Tu vois, c'est fait... Maintenant, annonçons que le Signe est dans nos murs, ou prêt à y pénétrer, et partons à sa rencontre... Tu peux prendre congé. Va à ta guise.
Il repartit vers l'accès au troisième cercle. Kleworegs l'y attendait. Le temps était frais et humide, les nuages grisâtres. L'accueil serait réussi. La pluie ne menaçait pas pour tout de suite... Qu'ils se pressent un peu, quand même !
Kleworegs mourait de soif. Avant toute autre question, il lui demanda s'il pouvait boire devant les sentinelles. Il le rassura. Leur chef – et lui, par la même occasion – serait ravi de partager l'hydromel. Cette politesse ne coûtait guère. Il s'en acquitta volontiers. Le messager lui conta l'accueil du haut prêtre. Il hocha la tête. Il fit tout préparer pour son entrée. Elle se déroulerait avec la pompe la plus imposante. Le char des princes de Shumeru fut à nouveau sorti du chariot et monté, les chevaux étrillés et débarrassés des épines accrochées à leur pelage et leur peau. Il continua à l’interroger. Sa confidence sur les rapports du roi des rois et du premier prêtre, à peine murmurée, le captiva. À la fin, il voulut avoir un avant-goût de ce qui l'attendait derrière le remblai. Le messager ne se fit pas prier.
– Passée cette porte sont de nouveaux prés destinés nos chevaux et de nombreuses cultures. Elles fournissent la citadelle et ses hôtes en vivres frais, et sont son meilleur recours en cas d'attaque ou de siège. Ça ne risque plus d'arriver... À la rigueur, il y a quelques générations. Nos pères, avertis de l'approche, puis de l'arrivée de forces hostiles, auraient rentré leurs bêtes et comblé les trouées. Ils n'auraient plus eu qu'à attendre l'hiver glacial qui débande les assiégeants. Ils auraient continué à vivre, cultiver leurs terres et mener paître leurs troupeaux. Leurs ennemis se seraient emparés de pâtures vides. Ils n'auraient pu qu'en brouter l'herbe pour apaiser leur fringale... Cela n'est pas arrivé en ces temps de faiblesse. Ça ne nous tombera pas dessus maintenant. Jamais nous n'avons été aussi forts...
... Il y a plus loin un village de huttes. Là vivent nos paysans pauvres, mal aimés des dieux de la fécondité. Ils cultivent les champs du cercle intérieur, et nous leur assurons couvert et sécurité. Au-dessus, c'est la butte que domine la citadelle. Un petit plateau naturel, au sommet arasé, entouré d'une palissade de pieux de chênes. Là vivent les prêtres, les guerriers, et quelques très riches fabricants d'armes que ton Pewortor supplantera bientôt, si tu l'autorises à rester. Tous les autres artisans vivent au bas de la butte, à l'écart des paysans. Tu ne verras pas leur hameau. Il est de l'autre côté.
Kleworegs avait une meilleure idée de Kerdarya, de sa disposition, et de ceux qui s'y disputaient le pouvoir. Il le remercia. Il inspecta une dernière fois sa troupe. Tout était prêt. Ils avaient eu tout le temps. Il ne restait qu'à attendre l'escorte d'honneur promise. Il ne fallait rien de moins pour les accompagner et les guider jusqu'à la citadelle et au temple où serait adorée et vénérée la pierre-soleil.
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06.03.2012
Aube, la saga de l'Europe, 236
Lèvres pincées, il attendait qu'on l’interroge. Il avait parcouru des yeux la salle du palais royal, écouté roi et prêtre discuter. Comment, dans la résidence et le siège du pouvoir du regs regom, le prêtre, et non son hôte, acagnardé sur un tas de peaux, pouvait-il tant faire le fier ? Pire, prendre des initiatives et lui donner ses ordres. Superstition, respect des prêtres ou veulerie d'un jouisseur, le roi suivait toutes ses suggestions. Kleworegs devrait le savoir. Sage et aidé de la faveur constante des dieux, il saurait quels enseignements en tirer.
Le prêtre lui avait enfin parlé. Sa première question, où l'impatience et le désir d'être rassuré affleuraient sous le ton calme et posé, concernait le Joyau. Comme tous ceux qui l'avaient décrit auparavant, il avait dit sa taille et sa beauté. Comme eux, il n'avait pu trouver de mots capables de rendre la force et le sacré qui en émanaient. Qu'importe ! Ce qui transparaissait à travers était sa certitude de faire face au surnaturel, au-delà des sens des mortels. Ses dires appuyaient ceux de ses prédécesseurs. La débilité des termes humains n'y pouvait rien. Il serait confronté à la plus grande manifestation du divin qui lui avait jamais été donnée de contempler. Pour l’avoir annoncée, lui et sa caste retrouveraient, s'ils l’osaient, une bonne part de leur antique puissance. Sans doute pas la royauté – symbole auquel ils ne tenaient plus guère –, le pouvoir d'ordonner au nom des dieux et de se faire obéir quand ils ne faisaient plus, souvent, qu’avaliser les décisions des guerriers.
La description du Joyau l’avait réjoui. Il avait hélé un acolyte :
– Préparez une escorte de premier rang. Envoyez-la accueillir ceux qui nous amènent le Signe. Faites-le précéder du cheval blanc et montez une châsse pour y transporter son écrin !
– Bhlaghmen, j'ai vu autre chose, une grande magie. Je ne sais si celui qui m’a précédé t'en a parlé. Devant moi, on a frotté la pierre. Elle a attiré vers elle des poils et des bouts de tissu. C'est la preuve que ce Joyau nous a été donné pour que, aussi loin qu'aillent ses conquêtes, reste à jamais rassemblé notre peuple. Elle empêchera que ne se dispersent les clans, comme certains le redoutent.
– Tu as trouvé cela tout seul, messager ?
– Nous en avons beaucoup parlé.
– Et vous avez vu juste ! Bhagos t'a favorisé comme peu en t'inspirant l’idée de la petite pierre-lumière et en nous suggérant de t'envoyer vérifier l'histoire de ce Kleworegs. Le porteur d'une nouvelle aussi agréable, astucieux et doué pour percer les mystères, mérite sa récompense. Que le roi des rois, à ma requête, fasse de toi sa bouche et ses oreilles. Nous t'enverrons voir les chefs des terres et des cités d’au-delà du midi. Il y a des années que nous cherchions un homme capable d'établir des relations avec eux et d'estimer par la même occasion leurs forces et leurs richesses… Si elles sont aussi grandes que certains butins pris aux pillards le laissent penser...
– Voilà quelque chose qui me plairait... Regom reg-e, puis-je espérer ?
– Qu’il en soit ainsi !
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