14.01.2012

AUBE, la saga de l'Europe, 207

Ils se présentèrent devant la porte de la réserve du sanctuaire. Le prêtre y avait entreposé les trésors du clan, à commencer par elle. Un guerrier farouche la gardait. Son abord peu engageant dissuadait tout indésirable de s’en approcher. Après ce premier gardien commis à l’entrée, deux autres se tenaient dans la maison. Ils couvaient ces richesses d’un regard de louve veillant ses petits. Pendant la foire, pour éviter toute tentative de corruption, on les avait désignés à ces postes. Pour d’obscures raisons familiales, ils se vouaient une détestation forsenée. Ils ne se seraient jamais entendus pour les dérober ou laisser quelqu'un y toucher. Ils continuaient, ayant donné toute satisfaction, à remplir leur office. S’épiant les uns les autres, ils regardaient les visiteurs, et tout être vivant à moins de cinq pas, avec l’aménité du mâtin voyant un étranger s’approcher de son tas d’os. Le k’rawal ne pouvait être plus en sûreté.
Le messager, entré sous leurs regards hostiles (pour tout le monde, Kleworegs le premier. La mutuelle promiscuité qu’il leur avait imposée leur pesait.), l'aperçut. Il était posé sur une pièce de tissu rouge dans son écrin de bois odorant et renvoyait, magnifiée, la parcimonieuse lueur des torches qui l’éclairaient. Ses yeux s’écarquillèrent. On le lui avait peint hors du commun. Sa description ne lui rendait pas justice. Il y avait, entre l’image et la vision, toute l’épaisseur du sacré. Il en ressentait toute la force. Il agrippa le bras de Kleworegs.
– Oui, elle est bien comme celle que j’ai vue, et si différente, pourtant ! Quelle taille, quelle beauté ! Par Bhagos, elle la vaut cent fois !
Kleworegs hocha la tête, un peu déçu. Il avait espéré, malgré les allusions du visiteur, que personne avant lui n’avait trouvé un joyau comme le sien. La joie l’emporta. Si une version minuscule de sa gemme était révérée dans le temple de Dyeus Pater, qu’en serait-il de celle-ci ?
– Ah, c’est quelque chose que tu as déjà vu ? Ce n’était pas aussi beau, hein ?
– Rassure-toi, ce n’est que la deuxième. L’autre était toute petite. Sans sa couleur surnaturelle et sa rareté, jamais elle n’aurait figuré au trésor d’un temple. Il fallait qu’elle existât. Elle a permis de prouver l’origine céleste de ton joyau. Il aura un sanctuaire pour lui tout seul. Il est à l’autre comme l’œil à la larme ou la Brillante aux cailloux scintillant sur la voûte nocturne.
– Quand ils t’ont montré l’autre, les prêtres t’ont-ils dit de quoi elle était faite ?
– Oui. La pierre du temple, et celle-ci, donc, sont faites d’ambre. C’est une pierre-lumière, des rayons de soleil solides. On n’en trouve qu’au pays des Swoomes.
– Les Swoomes ?
– Oui, seuls quelques messagers et de rares prêtres connaissent leur nom. Ils vivent très loin, au bord d’une grande mer. Ils s’enduisent le corps de graisse, contre le froid, et s’habillent de peaux de poisson.
– On peut s’habiller avec des peaux de poisson ? Quel prodige ! Du cuir avec la peau des esturgeons et des carpes, ou de la fourrure de brochet ! Mais où est cette grande mer, et ces gens étranges qui vivent sur ses bords ? ... Très loin d’ici, je suppose. Je n’en ai jamais entendu parler... Le monde est si vaste !
– Cette mer et ce pays sont au bout du monde. Nous ne les connaissons que par des récits de voyageurs, qui ne les ont même pas vus. Pour y parvenir, il faut chevaucher une bonne lunaison vers le couchant, puis suivre, aussi longtemps, la mousse des troncs. Tu seras alors arrivé. Tu devras encore chevaucher pour voir la grande eau... Si tu as de la chance. Leur pays est rempli de fauves. Quand tu y seras parvenu, tu rencontreras ces sauvages vêtus de peaux de poisson. Peut-être les verras-tu récoltant la pierre-soleil sur leurs plages de sable. Elle vient parfois s’y échouer après que les tempêtes ont calmé leur fureur.
– Elle vient de la mer ?
– D’après les prêtres. Il doivent en savoir plus... Si le froid sur l’eau donne la glace, pourquoi les rais du soleil ne donneraient-ils pas l’ambre. Il est bien plus rare, en tout cas. Ils t’en diront plus, s’ils le veulent. Moi, je ne sais rien d’autre.
– Ne t’en fais pas, je les interrogerai.

13.01.2012

AUBE, la saga de l'Europe, 206

Kleworegs se leva pour se rendre à son sanctuaire. Il lui emboîta le pas. Le vent porta au roi son odeur. Il empestait comme cent charognes. Cette puanteur était bon signe. Il ne s’était arrêté que pour le strict nécessaire : dormir, satisfaire ses besoins, rien de plus, pas même manger et boire. Il avait reçu l’ordre d’arriver au plus vite. Les perspectives s’annonçaient juteuses. Il serait Kleworegs ner gheslom gwowom, noble aux mille bovins, membre de l’élite des plus riches et vaillants guerriers. Il en avait fait assez pour le mériter.

Cet avenir brillant lui souriait. Il n’était pas pauvre, loin de là. Son clan était le plus riche à la ronde. Il possédait dans ses enclos un grand troupeau. Un surcroît de biens n’est jamais à négliger. L’important était ailleurs. Ce titre le ferait un jour accéder au conseil royal. En attendant, il officialisait aux yeux de tous sa noblesse et sa richesse. Le don de mille bovins des troupeaux royaux se doublait de celui d’un fief inaliénable et héréditaire où ils paîtraient à satiété. C’était une superbe seigneurie, que nul ne pourrait jamais contester à sa lignée... à un détail près. S’il n’y avait aucune terre disponible, il devrait attendre qu’une se libère. Cela pouvait prendre des années... Sauf s’il quittait le sol d’Aryana pour en reconnaître de nouvelles, et les conquérir. C’était, si ses vœux se réalisaient, son intention... son intérêt. Il aurait droit à sept fois plus que s’il s’était contenté de pâtures déjà acquises. Les tribus frontalières lui prêteraient main forte, charge à lui de tout partager à demi au-delà des biens ainsi alloués.
Il profiterait de ces avantages favorisant les audacieux. Ils expliquaient l’extension d’Aryana. Tous les nobles aux mille bovins, choisis pour leur courage et leurs succès guerriers, avaient préféré devenir maîtres de nouvelles terres. Leurs auxiliaires n’avaient pas voulu s’être battus pour rien. Ils les avaient imités, s’étaient enfoncés encore plus avant pour s’emparer de fiefs à eux. Il n’y avait pas d’autre secret à leur expansion. Il agirait comme eux. Entre les mains de ses hommes et des voisins des terres à conquérir, des surfaces immenses tomberaient. Ils s’en enrichiraient tous, ainsi que de nouveaux serviteurs...
… À moins que… Il y avait ces piégeurs à qui il troquait leurs peaux au début de ses raids. Si les occupants de sa future conquête ne se conduisaient pas en ennemis, il agirait de même avec eux. Ils seraient les plus aptes à la mettre en valeur. C’était encore trop tôt pour y réfléchir. Il fallait que la gemme soit ce qu’il espérait.

12.01.2012

AUBE, la saga de l'Europe, 205

Il s’y attendait. Il était prêt. Il pouvait partir. Tout était calme. Les greniers étaient pleins, le bétail gras. Il n’y avait que les nouveau-nés à tenir à l’œil. Ils étaient en parfaite santé, poussaient que c’en était un plaisir. Swensunus épuisait le lait de sa mère ; Premenos, celui de sa nourrice. Elle avait donné le jour à un enfant mort-né et débordait de lait quand l’épouse du bhlaghmen, malgré son énorme poitrine, n’arrivait pas à allaiter. Le fils de Pewortor, lui, désespérait sa mère, enfin remise. Il avait toujours faim. Cela ne gênait pas sa croissance. Il grandissait à vue d’œil, comme bourgeon au sortir de la mauvaise saison. Rien ne les retenait. Ils n’auraient, en revanche, que des avantages à partir. La remise des plus belles pièces du butin au grand trésor était un devoir. Elle était surtout la certitude de dons splendides. Pour chaque objet exceptionnel de beauté ou de rareté, sans rien de magique ou de sacré, ils recevraient un superbe étalon, orgueil des écuries royales. Pourquoi pas, et ce n’était pas vain optimisme, un petit troupeau ou la donation d’une terre, voire d’un fief étendu, source, pour eux et leur lignée, de renom et de prestige. Le k’rawal était sacré, peut-être plus. Ils avaient tout à espérer.

Il se mettrait en route sans tarder. Ses hommes ne perdraient eux non plus pas un instant.
Un guerrier entra. Il lui parla très vite. Il répondit de même. Le messager les regarda tour à tour, l’air interrogateur. Il s’en étonna.
La raison de ses sourcils froncés et de son expression d’intense réflexion ? Il les avait écoutés, et n’avait rien compris. Il avait dû être indiscret. Sans doute usaient-ils d’un langage secret quand ils se disaient de choses dont un étranger n’avait pas à connaître ?
– Penses-tu ! Bien sûr que non ! Qu’aurions-nous à cacher ? Nous avons discuté dans le patois d’ici.
Furieux, et d’autant plus qu’il avait partagé sa faute, il se tourna vers qui l’avait interpellé :
– Es-tu fou ? Crois-tu honorer un hôte en parlant devant lui comme le dernier troisième caste ! ?
Pour prouver sa bonne foi, il répéta ses paroles comme le messager aurait dû l’entendre. Il saisit, jusqu’au dernier mot, la mystérieuse conversation. Comment avait-elle pu lui échapper du premier coup ? C’était si évident. Il n’était pas permis d’être aussi bête. Il employa la langue des hymnes et des épopées, que chaque guerrier sait, pour lui dire les raisons de son étonnement et de sa gêne.
– Oui, ça va. Vous parliez trop vite, tous les deux. Pourquoi dites-vous donc essu akwas au lieu de esus ekwos ? Remarque, c’est pire, au levant. J’y étais la dernière saison chaude. Là-bas, ils disent swu aswas. Au couchant, je les comprends mieux. C’est so ekoos. Dieux merci, nous, bien nés, utilisons la langue noble ; mais nos paysans du midi ne peuvent pas parler avec ceux du couchant, et c’est réciproque. Tu as eu raison de reprendre ton homme. Nous ne devons pas parler comme eux... Sinon, un jour, nous ne nous comprendrons plus. Tout frères que nous nous sentirons, nous ne saurons nous le dire. Nous finirons par nous combattre. Vous avez vu. J’ai dû vous faire répéter... Que deviendra notre unité si ça continue... Enfin, tant que le medhu restera le medhu, nous aurons toujours un point d’accord.
Kleworegs voulut effacer son incongruité. Il reprit la balle au bond.
– Tu t’inquiètes en vain ! Nous avons le Joyau. Notre unité ? Les dieux eux-mêmes la garantissent. Que pourrait-il nous arriver ?
– C’est vrai. Enfin, c’est mieux de bien parler. Laissons leur patois aux troisième caste – Il suffit que le bétail leur obéisse – et parlons comme les dieux et les héros... Tiens, ça m’a donné soif. Je reprendrais bien une corne. Elle est vide.
Kleworegs tendit l’hydromel au messager, pourtant déjà lesté d’abondance.
– Une poterie porteuse si tu veux ! Le medhu ne manque pas chez nous. Sers-toi et bois tout ton saoul. Ce n’est pas ça qui nous privera... Ta chevauchée t’a creusé l’estomac, reprends un peu de viande si tu n’as pas assez mangé. Tu es chez toi !
– Ceux que j’ai croisés n’ont pas exagéré ton hospitalité. Elle est digne de ton héroïsme et de tes triomphes. Mais quelque chose me ferait encore plus plaisir.
– Laisse-moi deviner... Fatigué comme tu l’es, ce n’est pas une servante... Tu veux dormir ? Non... Tu veux regarder le joyau pris aux Muets, et voir s’il est tel que notre messager vous l’a décrit. Tu veux voir le k’rawal... Je ne me trompe pas ?
– Non... À Kerdarya, les bhlaghmenes, sur ma suggestion, nous ont montré un bijou fait, je crois, de la même substance. Ton envoyé pense l’avoir reconnu... Non, il en est sûr. Je l’ai bien regardé. Il est gros comme l’ongle du petit doigt. C’est leur seul de ce genre. Ils l’ont dédié à Dyeus Pater pour sa couleur soleil. Le tien, selon lui, ferait cent fois sa taille. Il tiendrait le mal captif en son sein. Montre-le moi. Je te dirai s’il est ce qu’ils attendent.
– Suis-moi !

 

08.01.2012

Aube, la saga de l'Europe, 201

Outre les serviteurs et les glaives de parade, les tissus partirent fort bien. On troqua même les moins beaux, atteints de mangeures qui les eussent en toute autre occasion fait rejeter. Les moins riches se contentaient de ce souvenir d’un raid si mémorable. Ils échangeaient une belle peau – souvent le seul bien de valeur – luisante, au poil fourni, contre ces mauvais tissus, certes, mais de si noble provenance. Restaient les bijoux. C’était le seul hic. Face aux belles turquoises, aux opales laiteuses, aux pectoraux guillochés d’or, il y avait peu de répondant.
Tout le village en profita. Ceux qui avaient le plus matière à se réjouir étaient les forgerons. Ils avaient reçu leur substantielle part de butin, composée, depuis l’accord déjà ancien entre Kleworegs et Punesnizdos, de tout le métal non ouvré et de la pacotille, et négocié leurs armes au mieux. Le récit du roi et ses louanges avaient persuadé ses hôtes de la puissance de leurs glaives et haches. Il serait bon d’en acquérir. Pour ces armes assurant, au moins favorisant au plus haut point la victoire, et garantissant des combats plus beaux conduisant à des triomphes plus éclatants, ils donnèrent beaucoup. Leurs bronzes, réservés aux guerriers des clans n’entrant pas en compétition avec le leur, partirent au double des conditions habituelles. Ils exultèrent. Leur déjà imposant cheptel s’augmentait encore.
Les lendemains virent la même ambiance affairée. Le volume des transactions, presque toutes expédiées le premier jour pour éviter que d’autres n’en profitent, déclina. Seuls les forgerons travaillèrent tout le long du séjour des hôtes. Les activités liées au Joyau, en revanche, ne fléchirent pas un seul jour. Kleworegs nageait dans la joie. Son nom revenait souvent dans les invocations adressées à la gemme. Ces admirateurs répandraient partout le bruit de ses exploits.
Ses visiteurs, venus parfois de très loin, étaient partis. Ils avaient payé son hospitalité avec libéralité. Il fit le bilan de ces fêtes. Sa richesse avait été plus affirmée que jamais. Son prestige s’était accru dans des proportions défiant tout calcul. Pourtant, il lui manquait quelque chose – Il était plus juste de dire qu’il l'avait en trop – pour que son bonheur soit complet. Pourquoi Kerdarya ne leur avait-il pas dépêché – sitôt reçu son message – un porteur de l’avis de lui réserver le Joyau ? Il ferait l’ornement du cœur et du sanctuaire du pays.
Le chef patrouilleur, honte au front, partageait ce souci. Il les avait entendus. Son envoyé n’avait pas rendu l’intérêt de la gemme. Quel idiot ! Il n’avait su expliquer aux plus grands d’Aryana que le Signe (Il avait tout expliqué à Kleworegs. Les oracles avaient reçu un avis des dieux. Un roi guerrier prendrait de vive force à l’ennemi et tiendrait entre ses mains un joyau d’origine céleste. Il conduirait son peuple à un grand destin.) les attendait ici. Les siens grondaient devant ces calomnies. C’était dur de respecter l’hospitalité et de les défendre envers et contre tous. On s’acheminait vers des rixes. Dieux merci, peu après, un garde se présenta, tout essoufflé. Un messager, porteur de l’étendard de Kerdarya, arrivait.
On ne le confiait, en de très rares occasions, qu'aux messagers de confiance. Ils se précipitèrent aux remparts. Il flottait au loin, éployé et brandi pour n’échapper à aucun regard. Le patrouilleur avait accompli sa mission. Ses amis prenaient leur revanche. Ils tournaient en dérision leur manque de confiance. Les autres le regardaient. Leur joie était grande. Ils en supportaient les sarcasmes, tout en s’étonnant du retard, avec un remarquable souci de pardon des injures. Pour calmer les susceptibilités, Kleworegs les invita tous à venir boire l’hydromel. On se réconcilia autour des cornes.
L’exaspérant retard était oublié. On ne chercherait pas de coupable. Le cœur n’était plus qu’à la joie. Kleworegs héla deux des siens.
– Partez à sa rencontre, dites-lui que nous l’attendons... Et une fois à ses côtés, traitez-le bien et parlez-lui comme au plus haut prêtre ou au roi des rois.

Non, Kleworegs n’était pas passé dans le village où ils savaient tout. Tant pis ! Il profiterait de leur hospitalité pour se reposer et recevoir les soins indispensables à la poursuite de sa quête. Il attendait, interrogeant tout un chacun. Il avait honte. Comme ils étaient, dans son trou, ignorants et loin de tout !
Le monde était si beau, si varié. Il y avait tant de choses à découvrir... Et pour venger l’honneur, il allait l’abandonner. Ah, renoncer à la vengeance ! Tout éprouver, tout connaître ! Il n’en avait pas le droit. Il n’en aurait jamais le temps. Il implora les dieux. Qu’ils lui permettent de goûter un peu, avant de la perdre, cette vie qu’il découvrait.
Ce village était un vrai rendez-vous de voyageurs. Les visiteurs du clan du Cheval ailé avaient rapporté qui des trésors, qui des anecdotes, de leur séjour chez Kleworegs. Ils avaient aussi tenu leurs promesses de répandre partout sa gloire. C’est ainsi qu’il entendit parler, dans ce wiks où il soignait sa blessure, du grand troc de son butin. À peine cette nouvelle effleura-t-elle ses oreilles, il se leva et alla interroger l’arrivant. Il ignorait où était ce village, mais avait su cette histoire par un prêtre d’une bourgade non loin de la sienne. Son chef y avait participé. Il lui dirait où porter ses pas pour s’y rendre.
Il serait volontiers parti sur-le-champ, tout regret d’être passé à côté de la vie aboli. Sa jambe le faisait encore un peu souffrir. Le voyageur l’entendit. Il rentrait chez lui. Qu’il profite de son char ! Une fois arrivés, il lui en montrerait la route, à moins qu’il ne l’y conduise. À lui de se débrouiller ensuite.
Il acquiesça. Il se rapprochait de sa cible.

 

29.12.2011

AUBE, la saga de l'Europe, 193

Il me présenta le k’rawal dans son coffret pyrogravé qu’il avait jusqu’alors tenu caché sous un tissu vermeil. Je l'admirais. Il me conta ensuite son aventure avec l’étrange captive qui gisait dans le chariot derrière nous. Je lui dis mon désir de la voir avant de l’inhumer...
... Il fit un signe à deux compagnons. Ils y entrèrent et en sortirent son cadavre. Même morte et dans l’état où les sévices des brigands l’avaient mise, on voyait qu’elle avait été belle. Le nombre et l’unité des bijoux trouvés dans le véhicule où elle avait été retenue prouvaient son haut rang chez les siens. Je lui demandai de répéter son récit. Quand il m’eut expliqué qu'elle lui avait donné le coffret et son contenu, je l’arrêtai. À moi aussi, les dieux venaient de faire une révélation. Ce que je lui dis, paroles des dieux passant par ma bouche, je vous le répète. Je ferai de même à tous ceux que je verrai, et même à ceux de Kerdarya, si je les rencontre. Écoutez :
“ Cette princesse en son pays, pour te récompenser de l’avoir sauvée des Muets et lui avoir permis une mort honorable, t’a confié l’image de son dieu. En la mettant sous ta garde, et pour que tu la venges, elle t’a institué son protecteur. Elle a mis sa terre sous ta tutelle, pour que ton peuple en prenne possession un jour... En vérité, le temps viendra, où il en sera ainsi. ”...
... Il n’en fut pas peu fier. Il le fit savoir à tous ceux autour de lui, puis à tous, à mesure qu’ils arrivaient. Tous se réjouirent de cette terre nouvelle à nous promise. Nous enterrâmes comme un haut roi celle qui nous avait fait, pour l'avoir libérée de sa captivité honteuse, un tel legs...
... Nous mîmes d'abord en terre nos rares morts. Nous les honorerions comme il se doit au cimetière du wiks. Nous fîmes ensuite creuser par nos captifs une fosse pour l'accueillir, avec de nombreux corps de Muets pour l’escorter dans l’au-delà. Nous dépouillâmes nos ennemis, recouverts de superbes fourrures et non de leurs habituelles peaux de rats. Un guerrier m’appela. La verge du chef de la horde avait été mordue profond. Voilà pourquoi ils avaient brisé toutes ses dents. Cette insulte et ces brutalités nous révoltèrent. Pour venger cette offense aux dieux de la fécondité, nous ferions un sacrifice expiatoire...
... Nous commençâmes par l'inhumer, bras en croix, coudes pliés vers le haut. À ses pieds, nous installâmes les cadavres de Muets. Tout autour de sa tête, nous plaçâmes plusieurs têtes coupées. Nous lui en mîmes aussi une dans chaque main, si bien qu’elle semblait jongler avec les crânes de ses tortionnaires, et deux sous les pieds, qu'elle les écrase à jamais. Pour compléter l’offrande aux dieux irrités, je fis creuser huit trous profonds et, après avoir choisi huit blessés ennemis qui ne survivraient pas, les fis lier et mettre en terre, la tête seule dépassant. Ils contempleraient la tombe de celle à qui ils étaient sacrifiés...
... Nous partîmes alors, et – maintenant que je vous en parle, je viens de me le rappeler – j’oubliai d’achever les blessés enterrés autour de sa dépouille... Suis-je distrait, tout de même ! ... Pour l’avoir torturée à ce point, ils méritaient de rester à méditer sur leur crime. Ils ont compris, pendant le temps qu’ils ont mis à mourir, que la guerre a des lois... Au fond, peut-être n’étaient-ils que des brigands ?…
... Peu après, nous retrouvâmes les nôtres. Nous présentâmes à nos anciens captifs, qui n’avaient cessé d’être au bord de la révolte, les nouveaux. Quand Egnibhertor leur eut expliqué qu’ils étaient tout ce qui restait de la grande horde, ce bétail grondant et insolent, que ses gardiens avaient dû maintenir entravé pendant notre absence, tant ils craignaient qu’il ne se soulève et ne les massacre, devint plus sage et tremblant que des agneaux tondus sous la pluie. Il ne fut plus que servile obéissance. C’est ainsi, avec plus de captifs que jamais, et le plus beau butin que nous ayons jamais récolté, que nous retournâmes parmi vous.

27.12.2011

AUBE, la saga de l'Europe, 192

... Des voyageurs vous ont parlé de ces coutumes, courantes chez ceux qui vivent loin dans le midi. Il vous ont dit que leurs rois se font construire des maisons de pierre hautes comme les grands chênes, et vous les admirez. Fi donc ! Ils les font bâtir par leurs hommes libres pour leur gloire égoïste, non celle de leur peuple. Pour ce service, au lieu de les gratifier d’une juste récompense, ils les remercient à coups de fouet. Si encore ils les défendaient ! Non ! Ils leur font payer très cher une protection qu’ils n’assurent pas. C’est au point que leurs producteurs doivent, en plus de récolter et travailler pour nourrir leurs guerriers, se battre pour eux. Pas étonnant qu’ils se dégradent en humiliant des hommes sans défense... Pas étonnant qu’ils ramperont à nos pieds un jour, tout admiratifs que vous soyez devant eux. Face à ces rois qui ont des palais de pierre au milieu des sordides taudis de leurs castes plus humbles, nous avons peut-être des maisons de bois, mais des glaives et des cœurs de bronze. Ils nous feront vivre quand ces palais resteront le seul vestige de ceux que nous aurons vaincus...
... Tout ça pour vous dire de ne pas imiter ce qui vient de loin quand c'est contraire à l’honneur. Les dieux savent ce que nous y perdrions ! Nous agîmes avec nos captifs ainsi qu’il conseillait. À l’issue de cette bataille, entre ceux que nous avions tués de nos mains au combat, ceux qui s’étaient précipités sur nos armes et ceux qui risquaient de ne pas survivre longtemps, et qu’il nous serait humain d’achever avant qu’ils ne souffrent trop, nous avions fait chez eux des coupes claires. Cet engagement ne nous rapporta qu’une centaine de captifs de plus. De notre côté, nous comptions deux morts et quinze blessés, dont la moitié se remit sur pied en quelques jours et un périt peu après. Restait à voir si, en échange des miens partis combattre à ses côtés, Thonros nous avait favorisés d’un beau butin...

... Mes hommes liaient les captifs. Je partis avec mon escorte en direction du défilé. Les charrons examinaient les chariots et les faisaient manœuvrer pour voir leur état... Ils s’étaient quand même heurtés en pleine course. Egnibhertor m’accompagnait. Il me décrivait la netteté et la rapidité du guet-apens où ils avaient pris le butin. Il me vantait le rôle de Pewortor, qui l’avait conçu et mené de bout en bout. Combien je serais puissant si tous mes guerriers étaient comme lui ! J’en convins. Il me rappela ensuite notre tradition, qui veut que l’âme des guerriers morts parle à celle des vivants, et choisisse les plus dignes pour leur révéler des secrets qui changent le sort des batailles... Un apanage des neres. C’était encore vrai. J’aurais dû comprendre que notre homme-chêne en faisait partie. Ce n’était pas la première indication de ses contacts avec le monde où errent les esprits des morts au combat... Dieux merci, la vérité s’est fait jour. J’aurais moi-même demandé (“ à mes conditions ”) qu’elle soit reconnue, si elle n’avait sauté aux yeux des hommes de Kerdarya, qui l’ont fait avant moi...
... Nous arrivâmes auprès des chariots. Pewortor, averti de ma présence, en descendit pour m’en faire les honneurs. Je le félicitai. Il fit le modeste. Son mérite n’était pas grand. Il avait entendu les avis des victimes de la horde le pressant plus que les molosses un troupeau, et y avait obéi. Il me présenta ensuite tous les trésors des Muets, en commençant par des objets déjà connus, ce qui ne les empêchait pas d’être superbes, pour finir par des raretés jamais vues.
Sans mot dire, il me les laissa passer en revue un long moment… Oui, c’était des merveilles. Plusieurs eussent à elles seules valu les fatigues et les peines d’un long raid.
– Il y a mieux !

26.12.2011

AUBE, la saga de l'Europe, 191

Kleworegs reprit la balle au bond. Il se piquait d’éloquence et aimait en faire montre. La relation du forgeron avait été un pesant interlude. Il aurait tant préféré tout raconter lui-même. Mais qui professe l’idée que l’homme au cœur d’un événement est toujours le mieux placé pour le narrer doit mettre ses actes en accord avec ses dires. Dieux merci, Pewortor n’avait pas été trop long ! La foule sentit néanmoins son plaisir quand il reprit son récit.

– Je vous ai dit ma fureur devant la désertion de nos forgerons. Elle avait encore grandi. A quoi bon tenir la horde à merci ? Le butin était loin. Soudain apparut, tout fringant, Egnibhertor. Je l'insultai... En toute justice, j’eusse mieux fait de réserver colère et reproches à ceux qui n’étaient pas là, plutôt qu’à celui qui venait se rallier, même tard...  
... Il ne réagit pas. Il se contenta, comme s’il n’avait rien entendu, de sortir d’une besace un disque de bronze poli. Il le fit jouer dans les rayons du soleil naissant, renvoyant dans les yeux de nos ennemis des reflets qui visaient autant à attirer leur attention qu’à les éblouir. En même temps, il nous cria, pour que nous l’entendions tous, que ses amis, victorieux, nous attendaient à la sortie du défilé. Sans désemparer, il se tourna vers la horde et répéta le début de ce qu’il m’avait annoncé. Si cette nouvelle nous réjouit, elle ne leur fit au début aucun effet. Quand il la leur eut criée plusieurs fois, sortant à chaque reprise un nouveau bijou, puis, à la fin, l’espèce de bannière qui avait décoré leur chariot de tête, ils comprirent. Ces cris dominant le fracas du combat n’étaient pas un mensonge destiné à les effrayer et à saper leur moral, mais l’expression de la pire réalité à laquelle ils pouvaient s’attendre : leur butin était entre nos mains…
… Ils avaient pu en douter tant qu’Egnibhertor présentait les joyaux. Leur bannière prise et brandie par l’un des nôtres ne laissait plus place à l’équivoque. Il y eut un brusque flottement dans leurs rangs. J’en profitai pour me porter au contact de leur chef. J’échangeai avec lui une longue série de passes. Mon assiduité aux danses guerrières, par l’agilité qu’elle m’avait donnée, me sauva plusieurs fois la vie. Bien qu’il m’eût trois fois frôlé de très près de sa hache, j’en vins à bout en l’éventrant de la pointe de mon glaive. Dans un dernier assaut, il parvint à fendre mon bouclier et le tranchant de son arme m’entama le gras du bras (Voyez, j’en porte encore la trace !). Il s’écroula sur cet ultime sursaut. Egnibhertor fit flotter encore plus haut la bannière. Il cria, plus fort que tout ce qu’il avait clamé auparavant, une phrase qu’il n’eut pas besoin de me traduire plus tard quand il me commenta son intervention. Ce “ Votre chef est mort ! ” convainquit les Muets, déjà touchés par la prise de leur enseigne. Nos prétentions n’étaient pas vaine rodomontade. Ils ne tardèrent pas qui à jeter les armes et à crier pitié, qui à tenter de fuir. Les plus nobles d’entre eux, pour leur part, préférèrent, dans leur volonté d’échapper à la captivité, se lancer sur la pointe de nos glaives. Nous leur permîmes cette mort digne. Ils étaient sans nul doute des brigands et des pillards, mais savaient se battre. Ils auraient fait des captifs trop dangereux pour leur laisser la vie, sauf à les mutiler et à les rendre impropres à tout travail. De tels hommes méritent qu’on les autorise à mourir. Les nations impures n’ont pas ces scrupules. Elles les privent d’un membre, de la vue, ou les torturent pour empêcher qu’ils ne se rebellent...

24.12.2011

AUBE, la saga de l'Europe, 190

La foule se mit à rire : “ T’inquiète pas ! ” “ C’est pas grave ! ” “ Elle est bien bonne ! ”. Sa remarque facétieuse les avait conquis. Ils étaient à présent de tout cœur avec lui. Ils l’encouragèrent.
– On te le décomptera pas dans le partage du butin... Où irions-nous, sinon ? ... Continue !
– Bon ! Alors, comme je vous l’ai dit, on a massacré tous les Muets. J’ai envoyé Egnibhertor prévenir Kleworegs que nous nous étions emparés de leurs chariots et de leur butin, et qu’il pouvait venir. De notre côté, nous sommes entrés voir ce qu’il y avait dedans. Des bijoux partout, des tissus, des fourrures, des objets rares, jamais vus. Puis j’ai pénétré à l’intérieur du quatrième. Il y avait toujours des tissus, quelques coffres et, tout au fond, jetée comme un paquet de hardes sales, une femme attachée, nue et couverte de blessures. Elle n’avait pas une demi-main de peau intacte, tant elle était couverte de bleus, d’ecchymoses, de striures, et toutes autres marques de sévices. On aurait dit qu’elle avait été mordue par une horde de loups pendant qu’elle roulait du haut en bas d’une colline. En plus, ils avaient abusé d’elle par tous les trous, comme les bêtes qu’ils sont. Je m'en suis approché, avec des gestes rassurants. Derrière ses paupières croûteuses, elle me verrait et saurait que je ne lui voulais aucun mal. Elle n’a pas bougé et j’ai coupé ses liens. Elle a fait un grand effort pour décoller ses paupières et ouvrir ses yeux, et m’a regardé avec crainte. Je lui ai souri et lui ai tendu un linge pour se couvrir. Elle a compris. Je n’étais pas un ennemi. Elle s’est soulevée et a tenté de me sourire. Ce ne lui était pas facile. Elle avait le nez écrasé, les lèvres fendues, les dents brisées, et ses yeux pochés étaient cernés de bleus répugnants. Malgré tout cela, on sentait qu’elle avait été très belle, mince, souple, avec les traits délicats d’une jeune ner. Cette beauté m’étonna d’autant plus qu'elle était noire, ou si sombre que je ne trouve pas d’autre mot...
... Elle finit de se soulever. Au prix de je n’ose imaginer quelles peines, elle se mit debout. Elle s’avança à pas lents, me désigna un coffret, celui que Kleworegs vous a laissé voir, avec son décor en croix à branches cassées. Elle me fit signe de le prendre et, jusqu’à ce que je dépose mon poignard et m’en saisisse, n’eut de cesse de répéter : “ K’rawal, k’rawal ! ”... Ça devait être son nom. Enfin, je le pris et l’ouvris, après avoir cherché un long moment comment faire. J’avais fini d’en trouver le secret. Je relevai la tête. Elle avait en main ma fidèle lame de tant d’années, avec laquelle j’avais coupé ses liens. Quelle sombre ironie ce serait d’en périr ! Je me mis aussitôt en garde, tenant le coffret à bout de bras pour l’empêcher de m’approcher. Où avait-elle trouvé, après toutes ses épreuves, assez de vigueur pour s’en emparer ? Elle eut un nouveau sourire et, avec calme, le posa entre ses côtes. Puis elle l’enfonça d’un sec coup de poignet, et se perça le cœur...
... Je poussai un cri de surprise. Il fit accourir plusieurs compagnons, prêts à intervenir et à me porter secours, quoique je serais bien fâché qu’ils le fissent s’ils me voyaient me battre à un contre un. Quand ils la virent étendue morte, mon arme favorite lui perçant le flanc, ils s’exclamèrent et m’interrogèrent, tout surpris. Nous ne faisons pas la guerre aux femmes, et nous sentirions déshonorés de tuer un adversaire nu et désarmé comme ma victime présumée. J’expliquai ce qui était arrivé. Malgré sa peau noire, elle avait agi en vraie fille de ner, refusant de survivre à la honte. Son geste le prouvait. Elle était dans son pays de haute caste et de noble lignée. Il serait bon de l’honorer comme un guerrier, puisqu’elle était morte de la manière la plus digne... Enfin, les prêtres décideraient, mais j’espérais qu’ils penseraient comme moi...
... Maintenant, je vous ai dit ce que j’ai fait, mais c’est notre roi qui connaît le mieux la suite. Il va vous conter comment qu’il a vaincu la horde, et comment que nous avons terminé notre expédition.

23.12.2011

AUBE, la saga de l'Europe, 189

– Prêtres, rois, frères guerriers, et vous tous, amis venus de tout Aryana, le roi Kleworegs vous a raconté comment qu’il s’est bien battu contre les Muets. Je parle moins bien que lui, parce qu’il est roi et moi simple guerrier, mais je suis sûr que vous voudrez savoir comment que moi et les auxiliaires, on s’est emparé du trésor de la horde. Notre roi le dit toujours, celui qui a fait quelque chose en parlera toujours mieux que celui qui l’a vu, et plus encore que celui qui en a ouï-dire. Je devrais donc vous en parler le mieux, puisque je l’ai fait et préparé de bout en bout, depuis le moment que j’ai vu le camp et les collines...
... Il vous a parlé du défilé. Au premier regard, j’avais eu une certitude. Si nos ennemis s’échappaient, ce serait par-là. Une fois entre ses parois, ils se retrouveraient dans un lacis de petites vallées étroites, faciles à défendre. Ils nous sèmeraient à leur guise. Je savais l’importance, pour nous, de nous emparer de leurs chariots, pour eux, de les mettre à l'abri. Ils essaieraient sitôt que nous attaquerions. Ça leur serait facile. Notre position nous interdisait de les encercler à leur insu. Et était-il meilleur refuge qu’au-delà de cette porte dans le mur des collines ? ...
... Je pris ma décision. Dans le noir propice, la distance entre les bosquets où nous guettions et l’entrée du défilé pouvait être couverte vite et, surtout, dans la plus complète discrétion. La nuit était noire, le ciel nuageux. Un peu avant l’aube, nous parvenîmes, après un large coude, à la trouée. Elle formait, au bout de cinq ou six mains de pas, un angle. Il ralentirait ceux qui l’empruntaient et nous pourrions, surtout, nous y cacher et dissimuler nos préparatifs. Ils étaient simples. Nous établîmes un barrage de pierres et de branchages assez fort pour arrêter, ne serait-ce qu’un bref moment, les bœufs. De ce bref moment, nous ne doutions pas de faire le meilleur usage. Nous saisirions les biens des Muets vils. Il faisait encore nuit quand nous finissâmes. Il ne nous resta qu’à nous camoufler dans des anfractuosités et attendre. Ce ne fut pas, tant il faisait sombre, le plus aisé, mais nous y arrivîmes. Nous étions échelonnés dans cette trouée pour que notre intervention soit prompte et efficace. Alors apparut la rose lueur du jour nouveau...
... Mes hommes placés à l’entrée du défilé, derrière une avancée de rocher, m’avertirent d’un mouvement violent dans la plaine. Nos proies n’allaient pas tarder. Je fis signe à ceux placés derrière le barrage de se tenir prêts à allumer un grand feu d’herbes encore humides de rosée. Il enfumerait et effraierait encore plus les bœufs quand ils arriveraient. Flammes et fumée, soutenant sa relative faiblesse, leur ôteraient toute velléité de l’enfoncer. Les guetteurs de l’entrée savaient eux aussi quoi faire : supprimer les conducteurs du dernier chariot pour empêcher toute manœuvre des autres et les bloquer. Sans leur réussite parfaite et immédiate, notre plan serait compromis. Les bœufs savent aller à reculons. Nous pourrions en perdre un ou deux...
... Nous n’eûmes rien de cette sorte à déplorer. Les bœufs pénétrèrent tous, à la queue leu leu, dans le défilé. À peine les premiers arrêtés pile devant l'obstacle, les autres, bloqués par leur brusque arrêt et manquant venir s’écraser dessus, en firent autant. Leurs conducteurs n’eurent que le temps de jurer. Nous étions déjà grimpés à l’assaut. Nos haches et nos glaives les faisaient taire à jamais... Sur le coup, nous n’avons pas pensé à faire de captifs. Ils y sont tous passés. Nous aurions pu l’éviter.

22.12.2011

AUBE, la saga de l'Europe, 188

Un grondement, sonore comme une houle, monta de la foule. On y reconnaissait, au milieu des onomatopées hostiles qui ponctuent toujours l’évocation d’une lâcheté, quelques réflexions plus compréhensibles, pas plus amènes pour autant : “ Quels fumiers, ces forgerons, grandes gueules, prétentieux, mais fainéants comme mange-miel en saison froide ! ”. Pewortor, que Kleworegs avait installé à ses côtés, pour l’honorer à ce qu’il lui avait dit, se leva d’un coup. Sa stature en imposait à tous. Le concert de gueule se calma, se transformant en chuchotis, toujours hostiles, plus discrets et quelque peu interrogatifs : “ C’est Pewortor, le couard ! ” – “ Couard, tu plaisantes, il ne serait jamais devenu ner ! ” – “ Il paraît qu’il a fait quelque chose d’extraordinaire ! ” – “ S’il était un lâche, Kleworegs n’aurait pas toléré qu’il restât à son côté. Il lui aurait même interdit de se montrer. ” – “ Ah, taisez-vous ! Il va parler ! ”
L’humeur de l'assemblée n’avait rien pour l'effrayer. Son charisme l'empêchait, quoique assez échauffée, de passer à l’ébullition. Elle tendait même à s’apaiser. Qui se dresse face à l’émeute mérite le respect. Il serait contraire à l’honneur de ne pas l’écouter, dût-on le tuer après. Elle se calma tout à fait quand Kleworegs reprit la parole :
– J’avais eu raison de leur faire confiance. Écoutez, de sa bouche, ce qu’avaient fait Pewortor et ses compagnons !
Il se rassit. Le forgeron les regarda un long moment, à nouveau tranquilles et attentifs. Dommage que ce calme ait résulté de l’influence du roi, non de son pouvoir sur la masse déchaînée. Il accentua la profondeur et la raucité de sa voix. Ce ton et cette manière de parler impressionneraient. Et peut-être – il n’usait pas avec autant de facilité que son roi de la langue noble des hymnes et épopées utilisée par les guerriers quand ils content leurs exploits – lui permettraient-ils de faire passer ses cuirs et ses pataquès. Il eût été plus à l’aise dans le patois local, compris de chacun, mais se devait, en tant que ner, d’utiliser leur langage. Wulkanos en soit remercié, il les côtoyait tous les jours. Parler comme eux n'était pas au-dessus de ses moyens. Il commença, en phrases lentes, comme s’il cherchait ses mots et ses tournures... Bien souvent il les cherchait.

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